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« Voyage au pays des toros rêvés »

Le 26 juin 2009

MADELEINE 2009. Trois jours au campo, à la découverte des cinq élevages au cartel des corridas montoises, version Marie Sara-Simon Casas. Carnets de route tauromachiques

« Voyage au pays des toros rêvés »  
Article Sud Ouest du 26 juin 2009 – par Jean-Pierre DORIAN

 

 

  Enrique PONCE, El CID, Salvador VEGA se préparent à affronter ce superbe lot de Samuel Flores (PHOTO Bascal BATS)

 

 

Un pneu qui éclate à 150 km/h sur l’autoroute et changé en chemisette blanche sous la pluie de Burgos, une amende de 300 euros et 4 points en moins sur le permis de Marcel le chauffeur (159 au lieu de 100, ne l’agacez surtout pas avec ça) en quittant l’Estremadure, ou encore une halte imprévue aux urgences de l’hôpital de Séville : même sur les routes magiques du campo, il n’y a quand même pas que les toros dans la vie.

Pourtant, tout le monde est parti pour cela : à l’initiative de la commission taurine de la ville de Mont-de-Marsan, avec son président Guillaume François en méticuleux gardien de l’horloge et Marie Sara (1) pour égayer la partie, la petite troupe n’a pas eu beaucoup de temps pour dormir.

Départ lundi matin 7 heures, de Mont-de-Marsan, retour dans la nuit de mercredi à 4 heures du matin, avec près de 3 000 kilomètres et six élevages visités entre-temps. De quoi ramener des images marquantes. Et des sensations à « transmettre ».

Tienta chez Samuel Flores

Lundi, 18 heures, Podevilla, province d’Albacete. 13°C, pluie fine. Marie Sara, récupérée à l’aéroport de Madrid, résume le personnage : « Don Samuel Flores est un gentleman. Et ses toros, des bijoux. » Un amoureux fou de la chasse aussi, à la tête d’un élevage qui ne sort qu’avec parcimonie : deux fois en 2008 (dont une à Dax), trois en 2009 (à Madrid, Mont-de-Marsan et Malaga).

La finca El Palomar est un royaume, moitié consacrée aux toros, moitié réserve privée de chasse lucrative. Le lot de toros est exposé sous toutes ses coutures : à l’arrêt, au pas, au trot, au galop… Dans le décor kitsch du salon de la majestueuse demeure, trophées de fauves, photos du Roi et triomphes d’Enrique Ponce. Il est partout, le torero de Valence… même devant l’entrée du domaine !

Ponce est en effet là, devant nous, à l’heure dite, pour un tentadero de luxe face à la bravoure d’une demi-douzaine de vaches. Le tout dans le décor ahurissant des arènes du lieu, posées en guise de cour intérieur entre les murs du manoir.



Entouré de vingt personnes, Don Samuel Flores hurle ses ordres à la pique, puis laisse le maestro avec son temple. Il a le regard d’un père pour celui qui triomphe à chaque sortie avec ses toros. Pourquoi ? « Parce que c’est lui, parce que ce sont nos toros. » Ponce n’explique pas plus le phénomène : c’est ainsi, il est chez lui chez Don Samuel et avec ses fauves. Comme à Dax, l’an passé.

Mais ne parlez pas de la cité thermale au maître des lieux, il avait visiblement prévu d’y être cette année, alors il va se fâcher. « Pour fêter les 10 ans de la corrida historique de 1999 (ndlr : 11 oreilles et une queue !), nous sommes particulièrement ravis de revenir en France et à Mont-de-Marsan… » Allez, bonne soirée Don Samuel, on se revoit le lundi 20 juillet. Au Plumaçon, donc.

La Quinta : le héros négocie…

Après une nuit à Jaen – près des arènes où Marie Sara toréa pour la dernière fois de sa carrière en 2007 – on aurait aimé flâner chez Enrique Ponce (lire ci-dessous). Même pas le temps de tester la paella valenciana de papa Ponce, venu spécialement pour la préparer. Pfff. Rude loi des cuadrillas : au menu, il s’agit d’avaler les kilomètres balisés par les oliviers d’Andalousie.

Direction Palma del Rio (province de Cordoba) et la finca « fuen la Higuera », propriété de Don Alvaro Martinez Conradi. Mardi, 15 heures, grosse chaleur. Rien à voir avec la veille. Ici, on est dans le rustique : bâtiment de ferme, murets en ruines, tracteurs à l’abandon, herbes folles, seule l’écurie est soignée.

L’ambiance s’est alourdie aussi : on a appris en route qu’un toro du lot est mort au campo. Mister Conradi a du coup l’air tendu : le triomphateur de la Madeleine 2008 (quatre oreilles, le mardi 22 juillet, avec El Fundi et le mayoral sortis a hombros) rumine aussi une affaire de contrat que Marie Sara doit régler. Avec fermeté, face à ce drôle de « maquignon ». Et avec Simon Casas par téléphone. On boira un coup plus tard, on n’est pas d’ici, on a de la route… Ah, au fait : les La Quinta, en lice le vendredi 17 juillet en ouverture, sont superbes.

«Terrorifique» Fuente Ymbro

Un moment magique ? Le voilà. San José del Valle, province de Cadiz. Le soleil va bientôt plonger entre le lac voisin et les montagnes alentour, quand le van arrive devant la propriété de Ricardo Gallardo. L’homme est comme ses toros : massif. Après avoir fait fortune dans l’ameublement, il a créé lui-même cette ganaderia en 1996. Le temps d’interrompre la tienta permanente qui semble occuper ses arènes, il est presque 20 heures quand vient l’heure des toros. Pardon, des aurochs.

N’approchez pas à moins d’un mètre des barrières qui sont (vraiment) là pour vous protéger : ces bestiaux de 2 mètres de haut (euh, presque) vous chargent comme si vous étiez armés d’une pique. « Personne ne fera de blague dans le callejon. »

Ricardo Gallego fronce un sourcil et réprime un sourire. L’endroit est merveilleux, l’hôte est charmant, mais ses fauves emportent tout : ils font peur, cette peur qui attire. « C’est un lot digne de Pampelune. » Il était même originellement destiné au rude public de Navarre avant que Simon Casas ne passe par là…

« Terrorifique ! » Marie Sara en vient à inventer des mots. « Cette corrida m’angoisse, parce que les toreros vont devoir s’exposer. Mais le public montois exige cela, on le lui doit. » Vu de là-bas, sûr, il en aura pour son argent, dimanche 19 juillet. On souhaite la même chose à Julien Lescarret, Sergio Aguilar et Luis Bolivar…

Pata Negra chez Zalduendo

Bon d’accord, la nuit aurait pu être bien plus agréable à Séville. Plus longue aussi. De toute façon, il était question de dormir à Merida, alors. Un long contretemps plus tard, nous voici quand même arrivés (en retard) chez Fernando Domecq, à Moheda de Zalduendo. 11 heures, mercredi matin et patatras : le ganadero, souriant mais confus, s’en va quand la délégation montoise arrive. « Désolé, j’ai une importante réunion du consortium local d’éleveurs de pata negra. Je suis président, je dois y aller. » Dans les champs, voisins des toros, les cochons qui produisent ce jambon si fin acquiescent. Et puis le pata negra, c’est aussi bien plus tard, coupé fin, en tapas…

La propriété est simple, la piscine en travaux, les toros tout proches. Dans ce coin d’Estremadure où les cigognes sont comme chez elles, le mayoral est fier de montrer au loin un toro gracié par… Enrique Ponce l’avant-veille à Plasencia. Et puis ce lot si homogène qui concluera la Madeleine, le mardi 21 juillet, a une telle allure. Pepe Nimeno, « velledor » (une sorte d’homme qui veille) de Simon Casas, 72 ans et 24 corridas de Miura torées, en souffle d’admiration.

Victoriano del Rio : où est il ?

Le soir approche au Nord de Madrid, Guadalix de la Sierra aussi. La Finca El Palomar (encore) est atteinte vers 18 h 30. Et à peine passé le portail, sur le chemin de terre défoncé, fusent les questions : « Où est-il ? Et comment va-t-il ? » « Plus loin, il va très bien. » Hilare, Don Victoriano del Rio se souvient que « Sud Ouest » a pris de ses nouvelles (2). Et sait combien Desgarbado, le petit toro gracié à Dax le 7 septembre dernier, a fait pour sa renommée « tras Pireneos ».

À l’arrière du pick-up, la sensation de pouvoir caresser les fauves d’apparence dociles (au campo !) disparaît vite quand croise un oeil noir. Ceux-là seront en piste le samedi 18 juillet. Et qui sait, le cousin éloigné de Desgarbado pourra-t-il marcher sur les pas du géant caché au fond de la finca, que nous quittons, direction Mont-de-Marsan. Un toro gracié au Plumaçon : il paraît que Guillaume François en rêve.

(1) Prestataire de service pour l’empresa des arènes montoises.

(2) Lire « Sud Ouest » du 13 janvier et du 23 avril derniers.
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« Ponce, l’homme qui murmure à l’oreille des fauves »

Après la tienta chez Samuel Flores, Enrique Ponce accueille chez lui, où la petite Paloma a des amis toros… (photo pascal bats)

Après la tienta chez Samuel Flores, Enrique Ponce accueille chez lui, où la petite Paloma a des amis toros… (photo pascal bats)
Sa voix est d’une douceur extrême, comme ses manières sont policées. Son physique, presque fluet, semble ne pas être le même que revêtu de l’habit de lumière. Il est là, au milieu de sa propriété de 600 hectares, perdue au milieu d’une mer de 60 000 oliviers (dont le produit de l’huile fabriquée lui rapporterait autant, dit-on, que ses émoluments de figura) et Enrique Ponce n’en finirait plus d’ouvrir les portes de son royaume.

La finca Cetrina semble sortie de nulle part, à Navas de San Juan, près de Jaen. Il n’y vit pas toujours, loin s’en faut, entre ses incessantes périgrinations tauromachiques et ses points de chute naturels : Madrid où sa femme Paloma, actrice et mannequin à ses heures, vit le plus souvent avec leur fille de 13 mois. Et Valence, où la famille du maestro lui permet souvent d’aller se ressourcer. Pourtant, à Cetrina, rien ne manque : de la piscine (en forme de cape !) au terrain de foot (éclairé comme bien des stades des Landes aimeraient l’être), en passant par la « chambre d’ami » (200 mètres carré avec spa !), sans oublier deux autres bâtiments où la famille et les 18 employés travaillant là n’ont pas vraiment à se serrer, tout est dans la démesure…

Au milieu de tout cela, un lot de novillos de l’éleveur Enrique attend d’être lidié à la Madeleine, le matin du lundi 20 juillet, avant que Ponce le matador ne défie les Samuel Flores l’après-midi…

Fascinant, inquiétant ?

Mais, après avoir présenté à ses hôtes Quino, le puma de 11 ans pas vraiment apprivoisé (demandez à son père, qui ne peut approcher sans être menacé par le fauve) qui lui fut offert en cadeau de mariage, sa plus grande fierté est de les amener plus loin dans son antre à lui.

Pas de photos, pas de caméras : en haut d’une petite colline qu’il rejoint en voiturette de golf, Enrique Ponce semble se transformer en entrant dans cet étrange musée. Plus de 200 mètres carré au sol, au moins 5 mètres de hauteur de plafond et partout, sur tous les murs, des trophées. Non. Pas les têtes de toros qui ornent le salon où il accueille les visiteurs.

Là, ce n’est pas Ponce le matador de toros, c’est Enrique le chasseur qui reçoit. Chasseur convulsif. Parce qu’une fois quitté le sable des arènes, il ne semble n’avoir qu’un loisir : parcourir le monde pour se lancer d’autres défis. Des dizaines de trophées de mouflons et autres antilopes, mais aussi et surtout un ours de Roumanie ou même un lion de Tanzanie empaillés, démontrent à quel point ce drôle de bonhomme sort de l’ordinaire.

Fascinant, inquiétant ? Étonnant, c’est certain. Comme s’il devait prolonger la peur et le plaisir d’affronter des fauves à longueur de temporada. Comme si, pour se détendre, il allait en pourchasser d’autres, échangeant épée contre fusil à lunettes, troquant sorties a hombros contre poses photo triomphales, animal à ses pieds…

Quand il est ressorti de « l’antre », on jurerait avoir vu son regard se radoucir. Il avait sans doute fini de s’imaginer murmurant à l’oreille d’un fauve.

Auteur : Jean-Pierre Dorian – envoyé spécial

Général, Lu dans la presse, Mont-de-Marsan

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